ÉLÉPHANT
Maman lui avait dit :
— John, va prendre ton bain, ta serviette bleue est sur le tabouret et j'ai racheté du bain moussant.

John avait répondu :
— Mais, Maman, et l'éléphant ?

Et Maman avait dit :
— Quel éléphant ? Tu fais des caprices là, dépèche-toi, l'eau va être froide.

Et John pensait à l'éléphant. John le voyait dans sa tête, l'éléphant, avec sa trompe accrochée au bord de la baignoire qui faisait comme un robinet, un serpent dur et métallique dressé comme pour mordre. Et ses yeux, à l'éléphant, ses yeux comme deux boules de porcelaine, fixés sur lui, implacables, stupéfiants, on ne pouvait rien deviner au fond de ce blanc si lisse, si mat, de ces yeux, l'éléphant sans bouche réduit à une tête, une tête muette encastrée au bord du bain en miroir, qui regardait John, qui comprenait tout de lui avec ses pupilles noires et pointues comme des pépins, immobiles, immobiles dans l'eau polie et son reflet de glace. John pensait à l'éléphant, et John avait les yeux mouillés de larmes, et ses joues étaient rouges, et Maman disait John, si tu n'es pas dans l'eau à trois c'est la fessée, UN, John tu lâche mon collant, DEUX, et John entendait un gargouillis dans le creux de l'éléphant, et le gargouillis résonnait entre les deux yeux de porcelaine, dans sa trompe, dans les caves de son corps vide, quelque chose voulait sortir, ruait, dévalait les tuyaux, et soudain avec un bruit d'égoût que l'on débouche, du petit tunnel noir à l'emboût de sa trompe, de cet oeil mort à demi clos, jaillissait un torrent brûlant et un sifflement de cocotte-minute, qui ébouillantait John comme un homard, rouge, rouge brique, et John hurlait dans sa tête, et John hurlait aux collants de Maman, et Maman disait TROIS, et empoignait John par la manche pour le tirer, et John sentait le regard gelé mordre son dos, les os de son cou, les poils de sa nuque, et Maman poussait John dans le bassin, et l'eau se ridait, et la trompe frémissait de plaisir, et le gargouillis éructait dans les profondeurs, mais les yeux de faïence ne bougeaient pas, et John criait NON !, et le son fut étouffé dans sa bouche par l'eau qui y rentrait, par le bouillon qui submergeait sa langue, ses yeux, ses oreilles, qui pénétrait ses narines, et l'éléphant riait, riait aux éclats dans son silence de céramique, tandis que son nez crachait un déluge en fusion...

Alors le corps de John s'abandonnait au coeur du maelström et flottait dans le tumulte. Et Maman observait John, qui ne se débattait plus. Et Maman disait :

« Voilà. Tu vois John, l'éléphant est parti ! »

Et John ouvrait les yeux et voyait Maman, pour la première fois. Maman, la robe à peine éclaboussée. Maman, l'air vainqueur. Maman, fraîche et rose. Et au cou de Maman, la murène. La murène enroulée comme un châle sous son menton, avec des pois rouges et jaunes et mauves et bleus. La murène qui prenait ses épaules, qui mordait ses cheveux. La murène qui dormait en se mordant la queue.
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