Fou
Il fit un pas en diagonale sur le carrelage. Case noire. Un deuxième : case noire, encore. Il fit quatre pas en tout, qui formaient une ligne, et s'arrêta sur une dernière case noire.
« Échec, » dit-il tout haut, et le mot résonna dans l'obscurité, et il se sentit contingent. Personne ne répondit ; de toute façon, personne ne répondait jamais.
Une très belle femme diaphane, vêtue de blanc, passa à quelques cases en fixant un point inconnu dans le brouillard. Un ange, songea-t-il, mais déjà ses voiles laiteux s'évanouissaient au loin. Le ciel bosselé et bas roulait sans éclat.

« Laisse-moi passer, » fit une voix d'enfant dans son dos, et une petite main agrippa son genou et le poussa : un gamin le rejoignit sur sa case et le dévisagea d'en bas. Ses yeux semblaient deux charbons, et des épis de cheveux pointus bataillaient sur son crâne. Sa voix tomba comme un caillou :

« Tu vas poireauter ici longtemps ? Il n'y a pas de place pour deux.
— Va-t-en. Je pense.»

Le gosse le scruta encore un temps, puis s'assit sur le marbre :
« Cette femme qui est passée, tu ne la connaîtras jamais. »
Un écho répéta ses paroles. Le Fou contempla les nuages.
« De quoi parles-tu, tu ne sais rien. Que sais-tu de l'espoir, de l'amour ? Que sais-tu du monde ? Tu es à peine né. Tu ne sais pas les règles.
— Elle vit sur les cases blanches, schnok. Tes pieds sont noirs comme ton chemin, tu marches pire qu'un crabe, vois ton look ! Tu es bloqué dans tes dalles de suie, pour toujours ; ta vie c'est bouillasse oblique. »
Il voulut tuer le gamin, lui serrer le cou jusqu'à faire éclater sa tête comme un abricot mûr, mais sa haine ne sortit pas et il le méprisa en silence. Il fit un pas en biais, case noire, deux, case noire, dix, regard noir vers le gosse, trente, il ne le voyait plus. La brume avait tu sa présence.

Adjacentes à ses pieds sur carré noir, les dalles blanches dormaient sous la poussière collante du temps. Une à gauche. Une à droite. Une devant, une derrière. Prodigieusement proches et inaccessibles; si lointaines, et si froides. Il s'accroupit et souffla doucement sur celle qui lui faisait face. Un remous de paillettes grises scintilla sans bruit, et il toussa dans l'ombre. Il rêva dans le marbre laiteux, en suivant des yeux l'une des paillettes qui dansait encore. Elle valsa dans un minuscule trou d'air puis, suspendue, plana sur la vaste dalle de pierre. Sa lueur mourut lorsqu'elle franchit l'entre-deux-cases et plongea dans la nuit telle une comète, en rase-motte sur un désert noir. Un pas, et comme elle il changeait de monde. Un pas, comme un formidable coup de pied aux règles qui bloquaient sa vie.
Du pouce, il traça une ligne dans la saleté du sol, et appuya fort pour sentir quand son doigt traversait l'aspérité qui le séparait de la case d'à côté. Facile. La poussière du voisin était bien la même que la sienne.
Ça faisait un pont très propre.
Un cheval hennit loin derrière, puis le silence à nouveau. Il se leva, pensa au gamin avec les yeux de charbon, et à ses chances de survie s'il rencontrait le cheval. Il regarda la case blème devant lui, et les moutons du ciel qui se reflétaient dans la pierre lisse de son pont très propre, qui liait la dalle blanche à la sienne noire et crasseuse.
Des contradictions s'enchevêtrèrent en lui, les barrières de sa cervelle se mélangèrent à des songes verts et beaux, ses souvenirs gluaient dans le tartre du présent ; il ne réfléchit plus.

Il fit un pas, et entra dans un monde de beauté immaculée.

.


Les nuages comme des choux étaient hauts et radieux. Des marronniers offraient au vent une neige de pétales, et des fleurs tapissaient l'horizon. Personne ne troublait la prairie assoupie au soleil.

« Tu es stupide, » dit le gamin derrière son dos, mais quand il se retourna il n'y avait personne, que deux feuilles mortes qui crissaient parmi les touffes de plantain.

Il chercha la femme en blanc du regard. Comme si elle l'avait attendu quelque part, au sommet d'une butte pour qu'on la remarque, la robe flottante, ou assise sous le frais d'un bosquet. C'eut été juste une silhouette découpée dans la lumière... Mais seules les feuilles agitaient la pénombre entre les troncs.

Puis elle vint. Loin, infîme, au flanc d'une colline son ombrelle pointa, qui avait la couleur des lys, et couvrait son buste d'une ombre lavande. Elle marchait dos à lui, et ses pieds disparaissaient dans le tapis de fleurs. Il voulut crier son nom, mais il ne le savait pas. Un son inarticulé mourut sur ses lèvres et il s'élança dans la pente qui le séparait d'elle. Un moment il vola, et son coeur fut une plume. Les mottes d'herbe explosaient sous ses pieds de joie, d'espoir et d'ivresse, alors qu'il dévalait le coteau.

Il trébucha.

Sa bouche rencontra l'herbe et un goût de terre, ses mains s'enfoncèrent parmi les trèfles. Quand il fut d'aplomb à nouveau, il ne la vit plus. Les nuages comme des choux étaient hauts et radieux. Les marronniers offraient au vent une neige de pétales. Les fleurs tapissaient l'horizon.
Il voulut mourir, et soudain elle était là, souriante, face à lui.

« Vous me cherchiez je crois? Vous savez, voilà un temps que je vous observe depuis cet arbre, là bas... Ce pardessus vous donne une belle prestance. Et quel vol plané ! Mieux qu'au cinéma. »

Elle lui prit la main.

« Vous m'accompagnez ? Je cueille des gentianes pour ma mère. Nous les séchons en bocaux pour en faire des tisanes, à boire le soir. Ça sent l'été, et ça donne un sommeil en coton, comme la camomille. »

Ensemble, ils ramassèrent deux brassées de gentianes. Quand ils prirent le chemin du village, midi sonna. Elle lui dit que sa mère avait préparé des pommes de terre sautées avec du canard, que sa fille à elle, son oncle et son neveu seraient là pour déjeuner, et qu'il était le bienvenu, car son mari travaillait au bourg toute la journée et laissait sa chaise libre. Il lui dit qu'il appréciait les marronniers, le canard aussi, que personne ne l'attendait chez lui, qu'il goûterait avec plaisir et qu'il espérait que surtout il ne dérangeait pas.
Elle s'appelait Agathe, et quand elle le lui apprit il répéta son nom trois fois, Agathe, Agathe, Agathe, comme un bonbon qu'on savoure. Elle rit, il la regarda et fut heureux.

Quand Agathe le présenta sur le palier, les enfants s'amusèrent de ses souliers noirs et de sa redingote sans couleur, et il dit son nom : Fou. La mère descendit à la cave choisir une bouteille pour l'occasion, et à table, il respira la fraîcheur de la nappe et du vin de paille. L'oncle plaisanta un peu, tout le monde rit, et il remplit encore les verres des adultes. Le canard sentait l'orange et le thym. Par la baie vitrée rentraient le jour chaud et les champs moutarde. À la fin, le neveu renversa sa coupe, qui mouilla le pain et la jambe de l'invité ; on le gronda et il partit bouder dans sa chambre. Agathe rit de la gène de son hôte et loua la teinte nouvelle de son vêtement, ensuite l'ambiance se délia tout à fait ; la mère s'était faite des cornes avec deux os de volaille et l'oncle disait ¡olé, torero! en soulevant sa serviette rose.

Le soir, le vent tomba, et dans la lumière orange du couchant la prairie sombrait. Ils s'accoudèrent au balcon, Agathe blanche, lui noir, faces au soleil, et en contre-jour ils avaient la même couleur. Elle ne dit rien, il lui raconta la brume, les chevaux et le hasard, mais oublia le carrelage en damier. Elle lui parla de l'automne approchant, de sa mère encore jeune, et de son mari, qui avait appelé, qui devait rester au bourg jusqu'à demain. S'il voulait prendre le canapé, elle lui prêterait un drap. Elle raconta aussi la Lune d'août, et les constellations qu'elle aimait. Puis ils burent la gentiane et se souhaitèrent « bonne nuit, » exactement en même temps, sans faire exprès. « De coton! » ajouta-t-il pour envoler la gêne qui naissait. Ses yeux à elle sourirent : il eut des fourmis au coeur.

Dans son rêve, un cheval couleur cendre poursuivait Agathe à travers la plaine, et ses voiles voltigeaient derrière elle, alors que les grelots de son rire résonnaient sur la prairie, sous les nuages en choux et les pétales de marronniers. Le tronc de deux gentianes immenses la cacha, puis soudain elle fut debout sur la cîme de l'une des fleurs, réduite à une poupée sur fond bleu, minuscule, insouciante et libre. En bas, autour de la tige, le cheval fou fulminait sans fin comme une aiguille sur son axe.

.


Il fut réveillé au matin par Agathe penchée par dessus le sofa, qui chatouillait sa narine avec un brin de blé.

«  Coucou, c'est le Soleil ! Enfile vite tes souliers, nous partons au bourg ! Il y a une grande enchère : madame Lacluse vient de mourir, ses héritiers vendent la maison. Nous voulons être les premiers ! Maman te prête un chapeau, moi j'ai l'ombrelle, c'est l'oncle qui nous emmène ! »

En se redressant elle ajouta :

« Tu rencontreras mon mari ! »

Déjà elle gambadait dehors, et le courant d'air par la porte grande ouverte battait les napperons qui décoraient partout.

L'oncle conduisait vite et bien une voiture un peu sport ; tout de suite on fut au bourg, serrés comme des oignons sur des bancs d'école mis en gradins ; dans l'ordre : le neveu, l'oncle, la mère d'Agathe, Agathe, sa fille, Fou, dans la cour de récréation bondée de la maternelle Colette ; Colette l'écrivain, précisa Agathe. L'enchère se jouait sur une estrade de planches face aux bancs. Dessus, dans l'ordre : une pile de cartons, un porte-cintres touffu et un bureau d'instituteur large et lourd, avec un micro planté dessus. Assis derrière sur une chaise en plastique, un commissaire-priseur rond, moustachu et coincé sous son melon scrutait l'audience par ses prunelles torves et enfoncées, pendant qu'à gauche, son associé en forme de tournesol balançait au vent. Un tilleul majestueux faisait de l'ombre côté associé et dispersait ses feuilles et des moineaux dans l'air d'été.
Agathe trépignait comme une enfant avant Noël. « Il est là, c'est lui, regarde, le commissaire-priseur ! Mon mari ! Il s'appelle Noël. »
Toute la foule avec elle ne voyait plus que lui, lui et les deux pépites qui luisaient sous ses sourcils drus.

L'enchère commença, et la ronde des lots rapidement électrisa la cour d'école.

« Dix-septième paquet, un arrosoir sans sa pomme, dix sacs de pommes à cuire, un moule à tarte centenaire ! Donné pour six sous dix-huit centimes ! Qui dit mieux oui ! monsieur par là, huit sous dix-huit centimes oui ! madame au fond avec les lunettes, dix sous dix-huit centimes, dix sous dix-huit centimes une fois, dix sous dix-huit centimes deux fois, dix sous dix-huit centimes — adjugé pour madame à lunettes ! »

À chaque adjudication, le mari, les yeux vissés sur le public et sur Agathe, abbatait son maillet comme on écrase une brique. Le tournesol sursautait et embrayait tout saisi sur la mise à prix suivante, tandis que des bras fleuris de billets jaillissaient du parterre humain. L'importance des lots montait, déjà les cartons étaient vendus et on annonçait buffets, pianos à queue, frigidaires et poney domestique.
Personne dans la famille n'avait enchéri une seule fois, mais Agathe jubilait et crispait ses doigts sans arrêt, et la mère toute candide tortillait complusivement un bouton de sa manche.

« Lot numéro trente-trois, une baignoire d'apparat Chantepleure plaquée bronze, trente-six robinets dont trois parfumés, huit masseurs, deux vibromasseurs, cinq à mousse, un vapeur, sept d'appoint, embouches à bulles, sélecteur fournaise/torride/sauna/mi-cuit/salade/freezer ! Mise à prix trois cent sous soixante-six centimes, qui dit mieux ? »

« Combien de lots ? » Demanda Agathe à l'oncle. « Cinquante, cent ? Hihi ! Combien de paquets ? » Il pensait quatre-vingt — un panneau d'ardoise fiché au bureau l'indiquait — elle dit Oh, et ses doigts se crispèrent de nouveau sur ses genoux et elle oscillait de nouveau d'avant en arrière, fixée sur les pépites de Noël.

« Cinquante-sixième paquet ! Une lignée de trente tournesols et leur terre, soixante cosmos en pots, un bananier nain, trois pins parasols et une vasque-fontaine nacre à angelots ! Mise à prix cinq quintaux quatre vingt dix-sept sous ! Monsieur le Curé oui ! Mademoiselle sous l'arbre six quintaux quatre vingt dix-sept sous oui! Monsieur le Curé six quintaux quatre vingt dix-sept sous deux centimes, mademoiselle six quintaux quatre vingt dix-sept sous sept centimes... mademoiselle deux fois, mademoiselle trois fois... Tour-ne-sols ad-ju-gés àmademoisellesousl'arbre ! »

Chaque coup de maillet faisait l'effet d'un clou dans le pied d'Agathe, et rosissait ses pommettes d'un cran alors qu'elle gloussait de plaisir. Elle donnait du coude sans même s'en rendre compte, et la mère riait de son excitation, et l'oncle en adressant des clins d'oeil au Fou glissait des abricots à toute la famille derrière le dos d'Agathe, en murmurant plein de connivence :

« Pas d'abricot, pas de gros lot ! »

Et il ouvrait les noyaux pour montrer l'amande aux enfants.

L'impatience d'Agathe contaminait Fou. Au soixante-dixième lot, elle cuisait. Au soixante-quinzième elle agonisait comme une truite en poële. L'ambiance devenait fiévreuse, les sommes ahurissantes. Un maraîcher vendit son âne et un coq contre le lot numéro soixante-seize, une centrale à pop-corn portative. Le lot numéro soixante-dix-sept explosa alors que son enchère atteignait vingt quintaux. Une grosse fermière s'évanouit dans la chaleur. Mais toujours, ni Agathe, ni l'oncle, ni la mère n'avait levé la main.

« Lot numéro soixante-dix-neuf, messieurs mesdames mesdemoiselles avant-dernier lot, une balancelle de jardin à baldaquins cinq places, chantournures polies cuivre, moteur solaire six vitesses quatre chevaux, capote anti-grêle et pare-soleil intégré ! »

Une lady avec des bagues énormes remporta la mise. Madame Lacluse, décidément, ne s'ennuyait pas de son vivant.

« Et lot numéro quatre vingt, messieurs dames, dernier lot ! Un plafond chauffant extensible, fonction ciel étoilé, toit de feuillage, home cinéma, parfum cannelle ou poutres apparentes ! Deux-cent vingt volts sur secteur, adaptateur international, housse de voyage coton hydrophobe, garantie encore valable deux ans, prix de départ douze quintaux, douze sous, douze centimes qui dit mieux oui ! Madame oui ! Monsieur oui ! Madame, monsieur, une fois, deux fois, trois, adjugé, c'est teeerminé ! » Et un homme d'affaire empocha le plafond. Bizarrement, tout le monde restait assis, le regard enfoncé du commissaire-priseur toujours fiché sur l'audience immobile. Fou remua. Agathe, la mère et l'oncle ne mouvaient pas un cil.

« Et - le - lot - bonus ! » clama le tournesol avec un coup d'oeil vers la zone où ils étaient assis. « Quatre vingt-unième paquet, ce superbe commissaire-priseur à chapeau melon ! Un mètre soixante-treize, costume lin sur mesure, maillet d'adjudicateur, cravate à rayures, souliers lustrés Crème de Chevreuil ! Mari et père, prénom Noël, aimant, sévère... Mise à prix un quintal, six - mille - sous ! »

La pression lâcha le visage d'Agathe d'un coup, comme une baudruche qui pète. Elle éclata de rire et lança son bras pour enchérir, aux anges.

« Il le fait à chaque fois, hihi ! Il veut être gagné, il veut qu'on le paye, argent comptant, rubis sur l'ongle ! Mon mari ! On doit se battre, ouh, se battre ! »
Et la mère et l'oncle riaient de la voir en joie, et les enfants sautillaient sur leur banc, et d'autres bras se levaient dans la foule, et Noël, impassible, les fixait par dessous ses sourcils noirs.

« ...et un quintal sept mille sous pour mademoiselle à l'ombrelle qui rigole ! Qui dit mieux oui! Monsieur au premier rang un quintal huit mille sous, un quintal huit mille sous un fois, deux! quintaux pour mademoiselle à l'ombrelle, madame au chapeau à plumes oui ! Monsieur oui ! Madame oui ! Trois quintaux pour madame à plumes, trois quintaux deux mille sous pour mademoiselle à l'ombrelle, trois quintaux cinq mille sous pour madame, monsieur oui ! Cinq quintaux pour monsieur au premier rang... »

L'enchère grimpait, et Agathe ne tenait plus en place, et sa main avec l'ombrelle ne descendait plus ; et soudain l'oncle et la mère chuchotaient entre eux d'un air inquiet, l'homme là-bas avec la queue de pie, celui du premier rang, ils ne le connaissaient pas, pourquoi faisait-il monter la somme, leur amie à chapeau plume ne suivait plus...

— DOUZE quintaux pour monsieur au premier ! Douze qui dit mieux, douze quintaux une fois ! Agathe se tourna en panique vers sa mère, qu'arrive-t-il ? Douze quintaux deux fois, Noël regardait Agathe, Agathe leva son bras, douze quintaux et mille sous pour mademoiselle à l'ombrelle, douze quintaux et mille sous une fois, douze quintaux et mille sous deux fois, treize! pour monsieur au premier rang, treize quintaux une fois oui ! Treize quintaux et mille sous pour mademoiselle à l'ombrelle, Agathe tremblait, Maman il va trop haut, qui est-ce, que se passe-t-il ? Quinze quintaux pour monsieur au premier rang, quinze quintaux une fois, Maman c'est trop cher, Agathe je ne sais pas ce qui se passe, quinze quintaux et mille sous pour mademoiselle à l'ombrelle, vingt ! quintaux pour monsieur au premier rang, quarante ! quintaux pour monsieur au premier rang ! Quarante quintaux une fois ! Maman je ne peux plus, quarante quintaux deux fois ! Agathe je..., quarante quintaux trois fois, AD - JU - GÉ !
Noël battit du maillet en automate, toc, les yeux rivés sur Agathe. Il se leva, rigide, et rejoignit l'acheteur à queue de pie devant les premiers bancs. À son bras, il quitta la cour et la laissa vide. Les gens ajustaient leurs chapeaux, enfilaient leur veste. L'air était tiède. Les moineaux chantaient. Agathe figée avait une bille de larme sertie au coin de l'oeil.

Fou voulut rattraper l'homme à queue de pie, l'oncle le retint :
« On ne réclame pas un lot adjugé. C'est la règle des enchères. » Puis, bas, en rêvant sur le visage du Fou :
« Elle se consolera. Elle oublie vite les vagues de la vie. »

Cet après-midi, dans la chambre d'Agathe à l'étage, Agathe et sa mère discutèrent longtemps. L'oncle emmena les enfants jouer dans le vallon, et pendant qu'ils combattaient avec des bâtons une armée de commissaires-priseurs, lui fuma une pipe qui sentait le champignon, et Fou rassembla un bouquet de coucous pour Agathe.

Avant le dîner, alors qu'ils préparaient tous le repas en silence, le neveu pris Fou par la main et le guida dans la chambre d'amis, sous une cabane qu'il avait construit derrière le lit double, en tendant une couverture sur un balai. Il lui expliqua que ce soir aurait lieu dans la cabane « un Castelet de marionnettes », avec un loup, et ce masque là allait à Fou pour qu'il soit « le Diable d'eaux-vertes ». Lui manipulerait le loup et Pierre, et c'était « pour qu'Agathe sourisse comme au début. »

À table, Agathe picora à peine les haricots grillés dont on lui avait dressé une belle assiette, puis repris du dessert mais restait éteinte. Le neveu fit des messes basses à l'oncle tout le souper, et l'oncle à la fin proposa de servir la gentiane au salon — où finalement on avait déplacé le Castelet et organisé les fauteuils en demi-cercle autour, avec des coussins sur le tapis. Agathe avait la Place d'Honneur, le pouf persan à motifs d'oliviers, couvert d'un napperon de la salle de bain. Lorsque chacun sur les genoux eut sa tisane, Fou alluma la chaîne hi-fi et éteignit le plafonnier. Seule la lampe de nuit à froufrous éclairait la scène, le Castelet et son rideau pourpre en serviette de bain. Les premières trilles du Carnaval des Animaux éclaboussèrent la pénombre, et les tentures du petit théâtre allumé s'ouvrirent sur le Loup armé d'une carabine Playmobil.
La voix du neveu caché s'éleva de derrière :

« Ce soir, avec Pierre mon compère, nous chassons les grenouilles à l'Étang. Voici Pierre. »
Et Pierre apparut dans la fenêtre rouge, orné d'une toque kaki de chasseur de gros gibier. Il dit « je m'appelle Pierre, je suis un chasseur, » et ils partirent à l'Étang.

Le public frissonna de concert quand Pierre, persuadé de ferrer la Grenouille-Mère-du-Lac avec sa canne à pêche en forme de pique à brochette, tira des flots la gigantesque tête masquée du Fou, qui était le Diable d'eaux-vertes. Ce dernier maudit les deux lurons de meurtrir les grenouilles de son étang, dont il se nourrissait exclusivement, et dévoila une gueule caverneuse pour avaler Pierre à la place. Mais le Loup menaça avec sa carabine de lui « débouchonner la glotte », l'oncle pleura de rire, Agathe pouffa et le Diable, vaincu, implora la vie sauve grâce à une mimique secrète de Fou. Contre leur clémence, il offrit aux compères un énorme bouquet de coucous, qu'ils cédèrent à Agathe sous les applaudissements du public. Pierre et le Loup enfin organisèrent un banquet de cuisses de grenouilles « persillées à l'ail » avec leur nouvel ami à cornes, et trinquèrent, et chantèrent saouls sur les nénuphars, en choeur :

« Loup et Pierre s'en vont en chasse
Contre les grenouilles et les Diables
Et ils gagnent des coucous !
Pour offrir à Agathe.

Coucou Agathe coucou !
C'est des fleurs pour que tu sourisse. »

Et quand les comédiens s'extirpèrent du Castelet qui croûlait sous les vivas, Agathe, les joues humides mais de joie, embrassa le neveu très fort, avec Pierre, le Loup et le Diable en même temps serrés contre elle, et fit un baiser sur le masque du Fou qui avait encore la tête dedans, qui devint rouge pareil au rideau.
À la fin, alors que l'oncle et Agathe étaient allés aider le neveu à remettre le Castelet dans sa chambre, la mère confia au Fou qu'après leur longue discussion avec Agathe, elles s'étaient décidées, et qu'elle l'invitait à rester habiter un peu chez elles, le temps qu'Agathe se requinque. L'oncle rentrait à Grès demain, on borderait le lit d'amis et ce serait un grand plaisir, vraiment, si il acceptait, car Agathe l'appréciait beaucoup et qu'elle-même serait heureuse de le connaître mieux.

.


Agathe se rengorgea au rythme des fleurs, en trois saisons. Son chagrin fana avec l'arrivée du printemps. Fou lui cueillait des primevères. Ils passaient chaque soir à flâner dehors dans les parfums de bourgeons, d'orchidées et de pissenlits, à l'heure où tout est doré, net et bruisse.

Agathe, son rire. Les fourmis partout dedans Fou. Elle tenait sa main.

Plus tard, vint l'orage de juillet. Le gros orage joufflu, électrique, qui capote le ciel violacé par dessus les champs ocres encore secs. Celui qui lâche sur le crâne une goutte de la taille d'un oeuf à la coque. Puis se fend comme une panse, avec un craquement, un flash en forme de zèbre, et soudain verse partout un déluge gras qui mouille, qui tonne, qui stroboscope, qui trempe la chemise, le pantalon, à l'intérieur, les cheveux et la paille tout autour. Agathe qui court sous son ombrelle sous les trombes. Il la talonne dans les ombélifères et les brins gorgés de feuilles qui giclent ses mollets nus. Elle se retourne, elle rit aux éclats à travers la douche qui cascade en rond sur le parapluie, ses yeux scintillent ! Il l'atteint, dans sa course il l'attrape par la taille, par ses plis de robe qui collent à la peau, et le choc les affale dans les vagues d'herbes crépitantes. Agathe contre le cresson qui jute, Fou sur Agathe enlacé. Ils ne sont plus qu'une bouillie emmelée sous le ciel qui clapote. Un éclair sonne, les tambours timbalent, la pluie redouble et éclabousse, ils ont chaud, leur rire à deux les ventouse, contre la nature qui engloutit l'horizon, l'univers, et tout, et eux.
Agathe dit :

« Je t'aime. »

C'est l'automne, sur la table du salon, visible par tous (la mère, un grand-père, l'oncle, une tante, Agathe, sa fille), dans un écrin carré sobre qu'il vient d'ouvrir devant Agathe, à son attention, pour elle seulement, il a osé, il y a une bague. On venait juste de servir le café, de goûter la tarte aux pommes, il y a une bague, et des sourires sur chaque convive. C'est la deuxième bague qu'on offre à Agathe, la première venait d'un homme gentil, aimable et commissaire-priseur. Autrefois, car l'eau a coulé sous les ponts depuis, la première bague a disparu, le commissaire aussi, vendus, adjugés, d'un coup comme on écrase une brique, d'un coup du sort, d'un coup.

Elle accepte, elle dira oui.

Agathe. Il le répète trois fois dans sa bouche, comme un bonbon qu'on savoure.
Agathe, bis, bis.

Sous le dôme de l'église du bourg, l'autel à gauche, le prêtre à droite, il regardait Agathe. Agathe le regardait.
Ses yeux étaient bruns. Ses yeux étaient noirs.
La foule autour n'existait pas. Le bruit autour n'existait pas. Le temps qui coulait coulait sans eux.
Un rayon, qui venait d'en haut sans doute, peignait des taches de lumière sur l'épaule et la joue d'Agathe. Un cil parasitait sa pommette rose, comme une escarbille de soleil, et oscillait au bord du gouffre. Du bout des doigts, il le chassa, doucement, tout doux, en admirant Elle.

Il regardait Agathe. Agathe le regardait.
Le cil bascula dans le vide, en silence, et commença sa longue chute, en silence. Pas comme un missile, pas comme une bombe, comme un cil, juste un cil. Il passa devant le décolleté d'Agathe. Devant l'ombre sous le décolleté d'Agathe. Devant les plis de robe, sous l'ombre du décolleté d'Agathe. Puis dans le rai de lumière, à nouveau.
Enfin, il atterrit au centre d'un coussin de velours pourpre. Juste entre deux bagues au milieu du moelleux du coussin.

Il regardait Agathe. Agathe le regardait.
Une main offrait entre eux, sur un coussinet, deux anneaux comme sur un plateau à fromage. Entre le pouce et l'index, il prit le plus fin. Entre le pouce et l'index, elle prit le deuxième.

Quand il leva la main à hauteur de la sienne, Agathe le regardait, les iris noisette d'Agathe étaient brun noisette, Agathe souriait, la lumière dansait sur sa pommette rose lisse et parfaite sans cil. Il glissait l'anneau autour de l'annulaire d'Agathe, l'anneau était glissé autour de l'annulaire d'Agathe, il brillait autour de son annulaire, Agathe brillait, Agathe.

Il regardait Agathe, elle le regardait, et tout à coup il sentit la foule dans son dos, qui l'encerclait, les pétales de rose qui tourbillonnaient, les cloches prêtes à sonner, l'air plein d'insectes, le tic-tac de l'horloge monstrueuse, la voûte écrasante de l'église avec tous ses Saints et ses Siècles penchés sur lui, les regards, tous les regards scotchés sur sa propre deuxième main devant celle d'Agathe, devant la deuxième alliance qui menaçait, qu'elle tenait entre son pouce et son index aux ongles curés taillés savonnés pour l'occasion, l'alliance métallique qui reflétait l'arc-en-ciel entier de la rosace de l'église et qui était parfaitement ronde comme l'embouchure de son doigt à lui, qui ça y est, qui coulissait le long de son propre annulaire, ça y est...

La bague s'emboîta, il ferma les paupières et libéra la planète de papillons dans son ventre. Le crépitement submergea ses sens, et pour s'arrimer à Agathe il ouvrit les yeux à nouveau.

D'abord, il ne vit plus rien. Puis ses pupilles s'habituèrent à l'obscurité mais ne distinguèrent que brumes alentours. Le monde était vide et glauque, des poussières navigaient dans l'air ; à ses pieds, un damier noir et blanc quadrillait le brouillard.

Il griffa la crasse de sa dalle de son soulier encore pimpant ; dessous, elle était blanche.

.


Si vous voulez connaître la suite, ou illustrer, ou utiliser ce texte à d'autres fins, contactez moi :

cedricphilippe@protonmail.com





Tous les textes et images présents sur ce site sont ma propriété. Merci de ne pas les utiliser sans mon accord.
tell me
what you think