Les fleurs sucrées des trèfles
roman illustré 14 x 23,5 cm, 180 pages
(extrait)
Chapitre 1 :
Agathe Tussilade
Le jardin des Tussilade recelait des mystères, du moins si l'on était un enfant avec un tant soit peu d'imagination. Pour les parents et la plupart des gens qui avaient une vie professionnelle, des soucis et pas le temps de s'ennuyer, il consistait en un ensemble d'allées où poussaient des tulipes, des glaïeuls, des groseilles excellentes en salade et une quantité de cette mauvaise herbe nommée trèfle blanc. La table-terrasse avec ses chaises en plastique était appréciable l'été, et l'on pouvait même installer des transats sur le gazon pour lire, mais on préférait faire la sieste lorsqu'il faisait chaud. Quand il n'y avait pas trop de moustiques, on déplaçait les transats au bord de la mare, près du grand figuier.
Pour les enfants, la mare n'avait pas de fond. Ils ignoraient si les écailles brillantes entre les mousses étaient celles de goujons, ou de trésors. Dans le jardin fleurissaient sans cesse des oeufs de Pâques, les branches du figuier ou des lilas appartenaient plus au ciel qu'à la terre et les groseilliers n'étaient qu'un passage vers d'autres mondes, des tunnels de feuillages aquatiques ou certains passages secrets saturés du parfum des longues journées d'été. Les tulipes chantaient, et si la brise du soir agitait leurs tiges c'était l'oeuvre d'une bête invisible. Au crépuscule, quand la lampe à pétrole teintait les arbres d'ombres violettes, des créatures couraient dans les branches et on ne savait plus sous les feuilles si c'était là-bas une étoile, une luciole ou une paire d'yeux.
C'est dans ce jardin, un soir d'été, que commence l'histoire d'Agathe. Si vous la rencontriez — et en fait, vous la rencontrez, puisqu'elle vous sourit à ce moment même, en face de vous — elle vous dirait simplement : je m'appelle Agathe, j'ai douze ans. Et vous verriez dans ses yeux, comme dans certaines pierres précieuses, une radiance sur fond de nostalgie. Elle ne détournerait pas le regard, vous non plus ; vous deviendriez peut-être amis. Mais son oncle Yvon l'appelle depuis un endroit éloigné du jardin et en un instant elle s'échappe, sautillant sur les pierres plates entre les massifs.

Ce soir a lieu une grande fête chez les Tussilade. Des lampions de toutes les couleurs pendent des branches, et on a dressé deux tables immenses et sinueuses entre les hortensias et les tulipes, avec des nappes en papier et beaucoup de bouteilles de vin et de jus de fruit et de petits bols remplis d'amandes, d'olives et de raisins secs. Le barbecue du papa Tussilade fume à un bout, sous l'appentis, mais on peine à le voir à cause de la foule. On joue quelque part une musique tzigane, il y a du tambour aussi, des gens dansent. Le jardin sent la brochette, les rires et les parfums nocturnes de fleurs.


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